Rares sont les concepts qui auront été aussi rapidement adoptés, et aussi profondément déformés, que l’ikigai. Le célèbre schéma des quatre cercles, censé désigner le point de rencontre entre ce que l’on aime, ce en quoi l’on excelle, ce dont le monde a besoin et ce pour quoi l’on peut être rémunéré, a circulé jusqu’à devenir un poncif du développement personnel. Le problème est que cette représentation, d’origine occidentale, n’a que peu à voir avec le concept japonais dont elle prétend s’inspirer. Revenir au sens originel de l’ikigai, plus sobre et plus profond, permet de repenser la question du sens au travail sur des bases autrement plus solides que celles d’une infographie séduisante.
Ce que l’ikigai n’est pas
Le schéma des quatre cercles présente l’ikigai comme une formule d’optimisation existentielle, une sorte d’équation dont la solution livrerait le métier idéal, à la fois passionnant, utile, rémunérateur et conforme à ses talents. Cette lecture, si répandue qu’elle a fini par passer pour la définition même du terme, trahit pourtant l’esprit du concept. Dans la culture japonaise, l’ikigai ne désigne pas un emploi parfait, ni d’ailleurs nécessairement le travail ; il renvoie plus largement à ce qui donne envie de se lever le matin, à ces raisons d’être qui colorent l’existence et que l’on trouve aussi bien dans les petites choses du quotidien que dans les grandes orientations de vie. La psychiatre Mieko Kamiya, qui en a proposé l’une des analyses les plus fines, en faisait une affaire de sens vécu, d’inscription dans le présent et de relation aux autres, bien davantage qu’une question de réussite professionnelle. Il convient donc de se défaire de l’idée que l’ikigai serait la promesse d’un travail comblant toutes les dimensions de l’existence.
Le sens au travail, une construction plutôt qu’une découverte
Cette mise au point n’est pas qu’une querelle de définition, car elle change radicalement la manière d’aborder la question du sens professionnel. Présenté comme un point à trouver, le sens devient une quête anxiogène, où l’on s’épuise à chercher le métier qui réunirait miraculeusement toutes les conditions, avec la culpabilité de ne pas y parvenir. Compris comme une construction, il devient au contraire un travail patient et toujours révisable, qui consiste à tisser des liens entre ce que l’on fait et ce qui compte pour soi. La recherche sur le sens au travail, notamment les travaux d’Estelle Morin, montre d’ailleurs que celui-ci se nourrit de plusieurs sources, parmi lesquelles l’utilité de l’activité, la cohérence avec ses valeurs, la qualité des relations et les occasions d’apprentissage et de développement. Le sens ne se réduit donc pas à la passion, contrairement à ce que suggère l’injonction contemporaine à aimer son travail ; il se construit à la croisée de plusieurs dimensions, dont certaines dépendent de la personne et d’autres de l’organisation.
Une exploration personnelle, sans recette
Aborder l’ikigai dans son acception véritable invite ainsi à une exploration personnelle dépourvue de recette toute faite. Plutôt que de chercher le point unique où tout convergerait, il s’agit d’identifier ce qui, dans son activité et au-delà, procure un sentiment de cohérence et d’utilité, et de repérer les écarts entre ce qui compte pour soi et ce que la vie professionnelle permet effectivement de vivre. Cette démarche rejoint la clarification des valeurs évoquée par ailleurs, car le sens et les valeurs entretiennent une parenté étroite. Elle demande de la lucidité plutôt que de l’enthousiasme, et accepte que le sens puisse se loger dans des aspects modestes du travail autant que dans ses finalités les plus nobles. Loin de promettre un métier idéal, elle ouvre un espace de réflexion sur ce qui, pour chacun, rend le travail vivable et, parfois, désirable.
Le regard de l’expert. L’ikigai n’est pas une équation à résoudre pour trouver le métier parfait, mais une manière d’habiter ce que l’on vit. Le sens au travail ne se découvre pas comme un trésor caché, il se construit, à la croisée de l’utilité, des valeurs, des relations et de l’apprentissage ; et il peut résider dans de petites choses autant que dans de grandes finalités.
Explorer son rapport au sens
Prendre le temps d’examiner ce qui donne du sens à son activité, sans céder à l’injonction de la passion ni à la promesse du métier idéal, constitue une démarche de connaissance de soi exigeante mais féconde. Elle éclaire les choix d’orientation et aide à comprendre les sentiments d’inconfort qui ne disent pas leur nom. Reste à ouvrir cette exploration de façon structurée.
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Checklist pour le manager
- Ne pas réduire le sens au travail à la passion ou au métier idéal.
- Reconnaître les sources multiples du sens : utilité, valeurs, relations, apprentissage.
- Aborder le sens comme une construction révisable, pas comme une découverte définitive.
- Agir sur les dimensions organisationnelles du sens (utilité perçue, cohérence, reconnaissance).
- Accepter que le sens se loge parfois dans des aspects modestes de l’activité.
Sources et concepts cités
- Kamiya, M. (1966). L’analyse du concept d’ikigai dans la culture japonaise.
- Morin, E. (2008). Les sources du sens au travail.

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