Il existe des situations où, plus on tente de bien faire, plus on s’enfonce. Quelqu’un qui redoute de prendre la parole en réunion se tait, ce qui le confirme dans l’idée qu’il n’a rien d’intéressant à dire, ce qui le fait se taire davantage. Ces enchaînements ont un nom en psychologie : les cercles vicieux. Ils ne relèvent pas d’un défaut de volonté, mais d’un mécanisme bien décrit, où pensées, émotions et comportements s’alimentent mutuellement. Et comme tout mécanisme, ils peuvent être compris — donc interrompus.
Le quatuor qui s’auto-entretient
Le modèle cognitif, élaboré par Aaron Beck et au fondement des thérapies cognitives et comportementales, décrit comment une même situation déclenche une chaîne en quatre maillons. Un événement survient ; il est interprété par une pensée automatique, souvent fugace et non questionnée ; cette pensée engendre une émotion ; l’émotion oriente un comportement ; et ce comportement, à son tour, vient confirmer la pensée de départ. La personne qui pense « je vais échouer » ressent de l’anxiété, évite la situation, et conclut de cet évitement qu’elle aurait effectivement échoué. La boucle se referme et se renforce à chaque tour. Le point décisif est que ce n’est jamais la situation elle-même qui enclenche la spirale, mais l’interprétation qu’on en fait — et c’est précisément là que se loge la marge de manœuvre.
Pourquoi la boucle se renforce
Ce qui rend ces cercles si tenaces, c’est qu’ils s’auto-confirment. Nos pensées automatiques fonctionnent comme des filtres : elles nous rendent attentifs à ce qui les confirme et aveugles à ce qui les contredit. Celui qui se croit incompétent retiendra la critique et oubliera les dix retours positifs. À cela s’ajoute le rôle de l’évitement : en fuyant ce qui nous inquiète, nous nous privons de l’expérience qui pourrait démentir la crainte. C’est pourquoi un cercle vicieux ne se dissout pas spontanément avec le temps ; il se nourrit au contraire de chacune de ses répétitions. Le comprendre, c’est cesser de se reprocher de « ne pas y arriver » et commencer à voir où la chaîne peut être rompue.
Repérer le maillon faible
La bonne nouvelle de ce modèle est qu’il offre plusieurs points d’intervention. On peut agir sur la pensée, en la mettant à l’épreuve des faits plutôt qu’en la prenant pour argent comptant : quelles preuves ai-je vraiment qu’elle est vraie ? On peut agir sur le comportement, en s’autorisant une petite expérience qui contredit la crainte — prendre la parole une fois, malgré l’appréhension, pour constater ce qui se passe réellement. Identifier ses cercles vicieux récurrents, en repérant la situation déclencheuse et la pensée automatique qui l’accompagne, c’est se donner les moyens de choisir le maillon sur lequel agir, au lieu de subir la boucle entière.
Le regard de l’expert. On croit souvent qu’il faut changer ses émotions pour aller mieux — « ne plus avoir peur ». C’est l’inverse qui fonctionne. L’émotion est le maillon le moins accessible à la volonté ; la pensée et le comportement, eux, se travaillent. Agir une fois à contre-courant de la peur en apprend plus au cerveau que mille raisonnements, car l’expérience dément ce que l’argument n’a pas réussi à convaincre.
Un travail de lucidité
Cartographier ses cercles vicieux n’est pas un diagnostic ni une thérapie ; c’est un travail de lucidité qui aide à reprendre prise. Pour les boucles les plus enracinées ou les plus douloureuses, l’accompagnement par un professionnel formé aux approches cognitives reste la voie indiquée. Cette démarche se relie aux outils voisins sur les petites voix intérieures et les biais cognitifs, qui éclairent d’autres facettes de nos automatismes de pensée.
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Checklist pour le manager
- Comprendre qu’un blocage récurrent est souvent une boucle, non un défaut de volonté.
- Repérer la pensée automatique qui interprète la situation, en amont de l’émotion.
- Agir sur le comportement et la pensée plutôt que de vouloir commander l’émotion.
- Encourager les petites expériences qui mettent la crainte à l’épreuve des faits.
- Orienter vers un professionnel formé aux TCC pour les boucles installées et douloureuses.
Sources et concepts cités
- Beck, A. T. (1976). Modèle cognitif et pensées automatiques.
- Thérapies cognitives et comportementales : la boucle situation-pensée-émotion-comportement.

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