L’éco-anxiété au travail : comprendre une inquiétude lucide

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Le mot s’est installé vite, et avec lui deux malentendus symétriques. Pour les uns, l’éco-anxiété serait une nouvelle pathologie, un trouble à diagnostiquer et à soigner. Pour les autres, une simple fragilité de l’époque, à balayer d’un haussement d’épaules. Ces deux lectures manquent l’essentiel. Ressentir de l’inquiétude face au dérèglement climatique et à l’effondrement de la biodiversité n’a rien d’irrationnel : c’est une réponse ajustée à une réalité objective. Revenir aux travaux qui ont commencé à cerner ce phénomène, notamment ceux de Panu Pihkala, permet de sortir de la caricature et de comprendre ce qui se joue vraiment, y compris dans la sphère professionnelle.

Ni maladie, ni caprice : une réaction adaptative

La recherche est claire sur un point : l’éco-anxiété n’est pas classée comme un trouble mental. Elle désigne une réaction émotionnelle, faite de peur, de tristesse, de colère ou d’impuissance, devant la menace écologique. Loin d’être un signe de fragilité, elle témoigne le plus souvent d’une lucidité et d’une capacité à se soucier de ce qui dépasse son propre intérêt immédiat. La distinction utile n’est donc pas entre les personnes anxieuses et les autres, mais entre une inquiétude qui mobilise et une inquiétude qui paralyse. La première pousse à comprendre, à s’informer avec discernement, à agir à sa mesure. La seconde envahit le sommeil, sature l’attention et finit par empêcher toute projection. C’est cette bascule, et non l’émotion elle-même, qui mérite attention.

Ce que l’inquiétude écologique mobilise en nous

Comprendre le « pourquoi » de cette souffrance suppose d’en observer les mécanismes psychologiques, qui sont bien identifiés. Il y a d’abord la rumination, ces pensées intrusives qui reviennent en boucle et qu’alimente une consultation compulsive de l’actualité, le doomscrolling, sans jamais apaiser. Il y a ensuite la dissonance cognitive, cet inconfort intérieur né du décalage entre des valeurs écologiques fortes et des contraintes matérielles ou professionnelles qui empêchent d’y être parfaitement fidèle. De ce décalage naît une culpabilité qui s’accompagne souvent d’une exigence d’exemplarité impossible à tenir, où la personne se reproche chaque geste imparfait comme si elle portait seule la responsabilité du monde. Il y a aussi l’effet sur les trajectoires de vie, particulièrement documenté chez les plus jeunes par l’étude internationale de Hickman et ses collègues : l’inquiétude climatique pèse sur des choix aussi structurants que l’orientation professionnelle, le lieu de vie ou le désir d’enfant. Il y a enfin l’isolement, ce sentiment d’être en décalage avec un entourage qui minimise ou détourne le regard, et qui conduit à taire ses craintes de peur de passer pour catastrophiste. Rumination, culpabilité, projection empêchée, solitude : autant de rouages qui, cumulés, transforment une sensibilité saine en charge difficile à porter.

De la détresse à l’action : la question centrale du coping

Si l’émotion n’est pas le problème, alors la vraie variable est ailleurs : dans la capacité à y faire face. La psychologie du stress, depuis les travaux de Lazarus et Folkman, distingue les stratégies d’ajustement centrées sur le problème, qui cherchent à agir sur la situation, et celles centrées sur l’émotion, qui visent à réguler le vécu intérieur. L’éco-anxiété soutenable naît de l’articulation des deux : agir concrètement à son échelle tout en prenant soin de son équilibre émotionnel. C’est là que se joue la différence entre les profils. Une même intensité d’inquiétude sera vécue très différemment selon que la personne dispose, ou non, de canaux d’action porteurs de sens et d’un réseau où déposer ses ressentis. Un excès d’engagement sans ressources expose d’ailleurs à un risque particulier, une forme d’épuisement militant que l’on pourrait nommer éco-burnout, où l’exigence d’agir se retourne contre celui qui la porte. À l’inverse, réamorcer de très petites actions à sa portée, rejoindre des espaces de parole, se reconnecter au vivant, sont des leviers modestes mais réels pour restaurer un sentiment de prise sur les choses.

Le regard de l’expert. L’objectif n’est pas de faire disparaître l’éco-anxiété, qui est une réponse saine à une menace réelle, mais de la rendre vivable et, si possible, génératrice. La variable décisive n’est pas l’intensité de l’inquiétude, mais l’équilibre entre cette inquiétude et les ressources dont on dispose pour l’habiter : agir, se ressourcer, et ne pas rester seul.

Se situer pour agir

Avant de savoir quoi faire, il est précieux de savoir où l’on en est. Mettre des mots sur ce que l’on ressent, distinguer les dimensions où l’inquiétude pèse le plus de celles où l’on tient debout, repérer ses ressources autant que ses points de tension, constitue le premier pas d’un rapport plus apaisé à ces enjeux. Cette clarification prolonge naturellement le travail sur les émotions, sur le sens et sur les valeurs, que nous abordons par ailleurs.

Pour dresser cette cartographie personnelle, le questionnaire « Cartographie de mes ressentis face aux enjeux environnementaux » est disponible sur la plateforme Manaboo. Il restitue un profil et des pistes d’action adaptées, comme un repère de connaissance de soi et jamais comme un verdict. Découvrir le questionnaire sur l’éco-anxiété sur Manaboo.

Checklist pour le manager et les RH

  • Reconnaître l’éco-anxiété comme une réaction légitime, sans la pathologiser ni la minimiser.
  • Distinguer l’inquiétude qui mobilise de celle qui paralyse : c’est la seconde qui appelle l’attention.
  • Ouvrir des espaces où ces ressentis peuvent s’exprimer sans crainte du jugement, plutôt que de les laisser se taire.
  • Repérer le risque d’éco-burnout chez les collaborateurs les plus engagés, et valoriser le repos autant que l’action.
  • Relier, quand c’est possible, les convictions écologiques des personnes au sens de leur travail, pour réduire la dissonance plutôt que l’aggraver.
  • Orienter vers un professionnel de santé lorsque la détresse devient durable et envahissante : c’est une ressource, pas un aveu d’échec.

Sources et concepts cités

  • Pihkala, P. (2020). Anxiety and the Ecological Crisis: An Analysis of Eco-Anxiety and Climate Anxiety.
  • Hickman, C. et al. (2021). Climate anxiety in children and young people, The Lancet Planetary Health.
  • Clayton, S. (2020). Climate anxiety: Psychological responses to climate change.
  • Lazarus, R. S. & Folkman, S. (1984). Le modèle transactionnel du stress et du coping.

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